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Chapitre 7 - Le nez dans la formule : un cuir verdoyant

Chapitre 7 - Le nez dans la formule : un cuir verdoyant

par Olivier R.P. David, le 26 octobre 2020

Auparfum vous propose un dossier qui présente la genèse, le développement et les rouages d’une création olfactive hors normes, Nuit de bakélite d’Isabelle Doyen pour Naomi Goodsir. Entrons maintenant dans la facette cuirée du parfum.

Si la fleur de tubéreuse avait été initialement pensée par Isabelle Doyen avec une explosion d’ylang-ylang, qui a été travaillée par la suite, le module du cuir était, lui, conçu au départ avec une solide charpente d’IBQ. La 6-isobutylquinoline, de son nom chimique complet, est multifacettes, et « donne le cuir et la sève en même temps » avec son odeur duale de cuir sombre irrigué de notes vertes, ligneuses et crissantes, avec des nuances terreuses. Mais la furie de l’IBQ utilisé dans l’essai pionnier donnant trop d’amertume, Isabelle Doyen a donc diminué la dose initiale et l’a équilibrée avec une myriade de matières pour en adapter la texture. Ce cuir est un module fort complexe du parfum, justement pour en façonner la matière olfactive avec précision. Le toucher qu’elle voulait atteindre était celui d’un cuir de poisson, souple, pelucheux, au contact sec, à l’aspect mat, et au velouté délicatement rêche.

Cuir de poisson Arapaima tanné (Source photo DINES)

IBQ

La 6-isobutylquinoline est née grâce au travail de Zdenko Hans Skraup en Autriche. Ce chimiste est né à Prague en 1850, et apprend la chimie avec le Professeur Lieben à l’université de Vienne. C’est là qu’il met au point une nouvelle méthode, rapide et efficace, pour fabriquer le noyau quinoline, constitué de neuf atomes de carbone et un d’azote sous forme de deux cycles hexagonaux, que l’on trouve par exemple dans la quinine, ou la Chloroquine. Cette méthode est publiée en décembre 1880 dans l’article « Eine Synthese des Chinolins » et permet de fabriquer toutes sortes de quinolines différentes. Il faudra cependant attendre presque trente ans pour que la méthode de Skraup soit employée pour synthétiser une matière odorante. L’IBQ est ainsi préparée fortuitement par Georges Darzens, chimiste français polytechnicien qui travaille dans le laboratoire de recherche des parfumeries L.T. Piver. Voici comment il parle de sa découverte : « En 1908, au cours d’un travail sur l’hydrogénation catalytique des bases quinoléiques, je fus amené à préparer une butyl-quinoléine qui, depuis ce moment, a été utilisée dans la confection de grands parfums sous le nom de « mousse de Saxe » des Établissements de Laire. »

Zdenko Hans Skraup et Georges Auguste Darzens (Source Wikipédia)

L’IBQ a une odeur de cuir brut, avec des facettes terreuses, de mousse, et des notes vertes qui évoquent le poivron ou l’asperge. Très puissante, elle est donc difficile à vendre telle quelle auprès des parfumeurs. Les Fabriques de Laire qui en assurent la synthèse, vont donc la commercialiser incorporée au sein d’une base qui la met en valeur de façon exploitable en formulation de parfums. C’est Marie-Thérèse de Laire, épouse d’Edgar de Laire, qui composera la base Mousse de Saxe vendue à partir de 1911 environ, adoucissant la puissance de l’IBQ avec un accord de rose-géranium, une base fleur d’oranger, le Flonol, des méthylionones, ainsi que de l’eugénol, du patchouli, du santal, mousse de chêne, de la vanilline, de l’anisaldéhyde, et enfin, du musc xylène. Cette base Mousse de Saxe a été utilisée dans de nombreux parfums, Habanita de Molinard en 1921 fut parmi les premiers, et Nuit de Noël d’Ernest Daltroff en 1922 en contenait une forte proportion.
Les analyses ultérieures ont montré que l’IBQ n’était pas constituée d’une seule molécule, mais d’un mélange de six isomères dans lequel la 6-isobutylquinoline est le plus abondant. Chaque isomère à ses propres caractéristiques olfactives, et comme chaque méthode de synthèse conduit à un mélange aux proportions définies, selon le fournisseur, l’IBQ a un profil odorant spécifique. La qualité produite par les Fabriques de Laire (désormais Symrise) ayant toujours eu la prédilection des parfumeurs.

Cette qualité fut certainement employée par Germaine Cellier dans Bandit (Robert Piguet, 1944) pour composer le premier chypre cuiré de la parfumerie en poussant l’IBQ pure à la dose phénoménale de 2,5 %. Les facettes vertes de l’IBQ sont entrelacées avec l’impression agreste de l’essence d’armoise, matière naturelle également polarisante, que la « Grande Demoiselle » a montée à 4 %, probablement aussi couplée au galbanum. On peut ainsi voir une filiation entre Nuit de bakélite et deux parfums emblématiques de Madame Cellier, Bandit côté paternel et Vent vert côté maternel, à travers les utilisations de l’IBQ et du galbanum. Paradoxalement, le troisième parfum de Germaine Cellier, Fracas, pourtant une tubéreuse, en est assez éloigné.

Pour sentir ce que peut apporter une overdose d’IBQ dans un parfum de caractère, vous pouvez sentir Knize Ten, de la maison Knize (1924), accessoire olfactif indispensable du gentleman viril.

À elle seule l’IBQ apporte l’idée de cuir verdoyant, mais l’impression est brute, et nécessite donc d’être polie, enrichie, facettée. C’est le rôle des matières que nous allons voir maintenant.

La texture du cuir est ainsi assouplie grâce au cis-6-nonénol qui donne ses notes humides de melon d’Espagne et de fruits d’eau ; cette fraîcheur aqueuse est rendue luisante par des aspects légèrement huileux. Ce nonénol fait également le lien avec les notes aquatiques-ozoniques du module floral composé du trio, Calone, Florhydral et Bourgeonal.

On trouve également l’aldéhyde C-12 et l’alcool C-12, qui donnent le côté âpre du cuir. Le premier est aussi appelé aldéhyde laurique et apporte sa vivacité un peu savonneuse et grasse à la feuille de coriandre et au zeste d’orange, où il est présent naturellement. Il fait partie des fameux aldéhydes qui font la singularité du Chanel N°5Ernest Beaux l’a couplé aux aldéhydes C-10 et C-11. L’alcool C-12 se trouve lui dans la feuille de violette, et diffuse une impression savonneuse plus terreuse, infléchie de notes fruitées coco et miellées.

Evernyl

Examinons maintenant un élément très important, l’Evernyl, qui est le grand copain d’Isabelle Doyen. Il possède un côté daim et iris qui lui a permis de travailler le cuir, en ajustant la texture : « comme l’odeur de la peau après avoir enlevé un gant. » C’est une des molécules odorantes primordiales de la mousse de chêne, lichen au nom botanique d’Evernia prunastri, responsable de son odeur typique de sous-bois, de mousse sèche, et qui, à ce titre, a été étudiées par les chimistes. Voici son histoire.

Adolf Sonn (Source HOLOCAUST.CZ)

Les composés des lichens ont été étudiés dès 1877 par le chimiste italien Emanuele Paternò, puis c’est Oswald Hesse, chimiste allemand qui les purifie et donne en 1894 le nom de « méthylorcine » au composant principal mais sans en décrire la structure exacte. Celle-ci est donnée en 1924 par deux chimistes des Laboratoires Schimmel & Co., Messieurs Heinrich Walbaum et Anton Rosenthal, qui l’ont extraite en grande quantité de l’absolue de mousse de chêne et ont percé le mystère de sa formule chimique. En 1929, Adolf Sonn met au point la première synthèse de cette « méthylorcine » ou Evernyl, mais ce chimiste de l’Université de Königsberg meurt en déportation à Theresienstadt le 21 août 1942, avant de pouvoir adapter son procédé à l’échelle industrielle. Il faudra attendre 1968 pour que trois chimistes d’IFF, James Grossmann, Robert Santora De Simone et Lambertus Gerke Heeringa déposent le brevet d’un procédé qui permet la production à grande échelle de l’Evernyl synthétique, vendu initialement aux parfumeurs sous le nom de Veramoss. Il diffuse une odeur typique de sous-bois, sèche, un peu terreuse, avec des facettes minérales, presque marines. Comme l’a indiqué Isabelle Doyen, l’Evernyl participe à la souplesse grenue du cuir, mais il interagit également avec le module irisé, participant à la texture d’iris sec et âpre qu’elle recherchait.

De nos jours les mousses n’ont plus vraiment la faveur des grandes maisons de parfums car trop connotées « parfums de grand-papa », mais on peut toujours goûter ces délices rétro dans Cerruti 1881 de Martin Gras avec sa structure très classique de fougère aromatique au fond moussu racé.

Nuit de bakélite repose sur un cuir très complexe qui n’est pas limité à la catégorie des cuirs-IBQ dans la veine de Bandit, mais qui emprunte aussi à une très importante famille de l’histoire de la parfumerie, les Cuirs de Russie, avec des notes fumées, brûlées, qui sont apportées par deux matières singulières, deux goudrons, celui d’écorce de bouleau et celui de bois de cade.

Goudrons et phénols

Le goudron de bouleau est une matière immémoriale, préparée dès les prémices de la civilisation humaine, qui exploitait ses propriétés de colle inaltérable. Plus tard avec l’utilisation du cuir, le goudron liquide a été employé pour traiter les peaux afin de les rendre imperméables et imputrescibles, les propriétés bactéricides des composés du goudron rendant le cuir parfaitement résistant à l’eau. Avec d’immenses forêts de bouleaux blancs, ou Betula pendula, la Russie pouvait produire facilement ce goudron obtenu par distillation sèche des écorces de l’arbre, et devenir alors le principal exportateur des cuirs ainsi traités. Des reliures de livres précieux, des malles luxueuses, ou les bottes de cosaques étaient en cuir de Russie. Ainsi, lorsqu’après la révolution de 1917, la population des russes blancs émigrera à Paris, elle apportera ces produits tous odorisés des effluves fumés du goudron de bouleau, marques d’un mode de vie luxueux mais déclinant. Cette odeur sera transfigurée en parfum par Ernest Beaux dans Cuir de Russie pour Gabrielle Chanel.
L’odeur pyrogénée, de cheminée froide, est inégalable car elle provient de la pyrolyse d’un bois initialement peu odorant, ce qui lui donne une odeur très différente de celles des autres goudrons, comme ceux de pin, dit de Norvège, ou encore du goudron de cade, qui sont distillés à partir de bois riches en terpènes déjà très odorants.

L’analyse chimique du goudron de bouleau montre ainsi des molécules de la famille des phénols qui proviennent tous de la dégradation des composés du bois : cellulose et lignine. Parmi les soixante composants principaux détectés, six sont primordiaux du point de vue olfactif.

Tous possèdent cette note typique que les parfumeurs désignent comme phénolique et qui fait penser à l’odeur de l’encre. Mais chaque molécule a ses caractéristiques propres. L’ortho-crésol avec une odeur médicinale un peu herbacée, de cave humide et de cuir avec des facettes de plastique. Le gaïacol, présent dans le bois de gaïac que nous verrons plus loin, possède lui une odeur de fumée, épicée, douce et boisée, qui fait penser à la gousse de vanille. Proche chimiquement, vient ensuite le créosol, isolé initialement du créosote, issu de la distillation de la houille, encore plus cuiré, médicinal et épicé, et qui se retrouve sous forme de trace dans le parfum de la jacinthe. Toujours de la même famille, l’éthylgaïacol à l’odeur fumée, typique du bacon, qui participe aussi à la touche tourbée du whisky. Pour le coté de cuir raide, très fort et fumé, présent dans le goudron de bouleau, voici le 4-propylphénol qui se trouve également dans le castoréum. Et enfin le syringol, dont l’odeur fumée balsamique, boisée, connue de tous grâce au saumon fumé, la saucisse de Morteau ou la sauce barbecue, aromatise aussi le café et le whisky.

Le goudron de bouleau apporte ainsi les notes fumées, un peu raides mais aristocratiques qui irriguent la structure de Nuit de Bakélite, dès les débuts du parfum et jusqu’à la fin de son évaporation. Ces volutes pyrogénées sont enrichies par le goudron de cade, dont le profil olfactif est assez différent, même s’il appartient au même domaine odorant des fumées.

Le goudron de cade est obtenu par distillation sèche du bois et des grosses branches du genévrier cade ou Juniperus oxycedrus. Isabelle Doyen l’a employé « pour muscler le cuir ». Ce goudron a une odeur plus ronde, plus empyreumatique, le bois avant pyrolyse contenant déjà des composés odorants de la famille des terpènes.

Juniperus oxycedrus (Sources : Wikipédia et Stéphane Laffargue Artisan)

Dans ce goudron, on retrouve le gaïacol et l’ortho-crésol présents dans le goudron de bouleau. Le crésol est enrichi de ses isomères : para-crésol et méta-crésol, qui se retrouvent tous deux dans l’absolue de jasmin ; le para- avec des facettes animales typiques de l’odeur d’écurie et de narcisse, et le méta-, lui plus clairement cuiré et boisé. Viennent ensuite les composés qui sont issus de la distillation vigoureuse des terpènes odorants présents dans le bois de cade. Le plus abondant est le cadinène, à l’odeur boisée infléchie de notes herbacées, et qui existe aussi en moindre quantité dans le gingembre. Le cadinol est plus vert, mais toujours boisé, ici présent en quantité modeste, c’est le composant principal du bois d’hinoki dont il a l’odeur. Enfin les molécules de la famille des naphtalènes, provenant de la dégradation des terpènes du cade, dont les odeurs sont bitumineuses, goudronneuses, d’une force presque agressive.

Ces deux matières pyrogénées, aux odeurs fumées, marquent par ailleurs un lien olfactif avec deux autres créations de la marque Naomi Goodsir ; on peut ainsi y voir un clin d’œil au bois de cade très présent dans Bois d’ascèse (2012), aux notes de tabac Latakia, fumé et cuiré, puissant et racé dans la douceur, et aux volutes incendiées d’Iris cendré (2015), deux parfums créés en collaboration avec Julien Rasquinet.

Toutes ces fumées vont ensuite être assouplies pour aboutir à un cuir confortable et seyant, comme nous le verrons dans le dernier chapitre, à propos du « cuir ajusté comme un gant ».

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