Auparfum

Naturel et synthétique, l’éternel débat

par Olivier R.P. David, le 18 juillet 2018

Afin de prolonger le thème du grand dossier du cinquième numéro de la revue Nez (Naturel & synthétique), Auparfum vous propose d’entrer dans le cœur d’une formule créée par Mathilde Laurent pour Cartier avec une idée radicale, celle de n’utiliser que des ingrédients synthétiques !
Mais tout d’abord, état des lieux sur les croyances et idées reçues...

Avec L’Heure perdue, Mathilde Laurent, parfumeur maison chez Cartier, a fait la démonstration que ce qui constitue essentiellement la beauté d’un parfum, sa séduction, sa forme esthétique, c’est d’abord la pensée créatrice du parfumeur, pas la nature des produits qu’elle ou il utilise. Un parfum est avant tout une idée olfactive forte, traduite en un théâtre moléculaire et peu importe, donc, que ces molécules proviennent d’une rose coûteuse ou d’un composé issu de la transformation de l’essence de térébenthine. C’est aussi l’occasion de replonger dans l’histoire de onze molécules présentes dans L’Heure perdue, et qui ont chacune posé les bases de la parfumerie moderne telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Le mythe du bon naturel

Notre monde est moléculaire, toute la matière qui nous entoure est constituée de produits chimiques qu’on appelle molécules. La chimie est la science qui étudie les molécules et surtout la manière de les transformer les unes dans les autres. Dans la nature, ces assemblages d’atomes sont fabriqués grâce aux enzymes, des protéines qui sont les chimistes microscopiques du monde vivant. Plantes, animaux, bactéries, champignons, levure, etc, tous comportent des enzymes qui réalisent la chimie indispensable à la perpétuation de la vie. Les produits naturels n’ont pas a priori de raison d’être intrinsèquement « bons » « sains » et « inoffensifs. » L’écosystème global est le lieu de luttes constantes entre espèces et la guerre des poisons est elle aussi une chose naturelle. L’amanite phalloïde sécrète des toxines qui sont tout aussi redoutables que les pesticides humains, ce qui est logique, les deux visent le même but, se débarrasser des grignoteurs. Autre exemple, l’abeille qui transforme le nectar des fleurs en miel, fabrique aussi un venin pour défendre ses précieuses réserves, la nature est à la fois douceur et piqûre ! Enfin, ce sont des bactéries qui transforment une forêt préhistorique engloutie en pétrole, ne l’oublions pas, le pétrole est un produit 100 % naturel et bio !

Les chimistes du XIXe siècle et leurs héritiers ont voué leurs efforts à la découverte des molécules odorantes fabriquées par les plantes et animaux, et ensuite, à mettre au point des moyens de les reproduire en laboratoire, puis industriellement, évitant ainsi de détruire certaines plantes ou espèces rares.
Durant leurs recherches ils ont découvert des nouvelles molécules qu’on ne trouve pas dans le monde vivant, mais dont l’odeur pouvait parfois être intéressante. Ainsi les chimistes ont mis à disposition des parfumeurs des produits synthétiques, préparés industriellement, qui sont identiques aux molécules naturelles, ou bien inédites. Ces produits synthétiques sont d’ailleurs très souvent issus de la transformation de produits naturels peu coûteux, seule une petite partie des composés synthétiques odorants provient réellement de la pétrochimie. Et s’il ne faut pas nier les périls de la pollution qui entache l’industrie chimique, il faut aussi réaliser que cette même industrie utilise de plus en plus les enzymes naturelles pour fabriquer à grande échelle et plus proprement les molécules utilisées dans les parfums.
Voici pour l’éternel débat, produits synthétiques/produits naturels, tous sont moléculaires et chimiques, rien ne prédétermine leur innocuité, la vigilance est de mise pour tous sans distinction.

Le prix ne fait pas la beauté

Après la dangerosité, le prix ! Ici aussi, rien n’est prédestiné, les matières odorantes naturelles demandent le plus souvent du temps, des efforts constants, un savoir-faire minutieux, mais tout cela n’est pas toujours onéreux. Si l’absolue de rose Centifolia est si coûteuse c’est que le rendement de la fleur en parfum est minuscule, mais la très généreuse lavande donne abondamment une huile essentielle qui reste, elle, bon marché. Une magnifique essence de bergamote, fraîche et florale, ne coûte pas si cher, lorsque la terrifiante absolue de bourgeons de cassis, aux odeurs de pipi de chat, coûte des sommes astronomiques. De l’autre côté, les produits synthétiques ne sont pas tous abordables pour tout le monde. On se rappellera de Maurice Roucel dans une interview à propos de Dans tes bras, qui se plaignait du prix prohibitif du Cashmeran dont il avait inondé sa composition. C’est certain, la coumarine synthétique est infiniment moins chère que celle qu’on obtient en purifiant le liatrix odorant, mais si l’ambre gris naturel est très précieux, l’Ambrox, qui lui donne son odeur et qui est reproduit industriellement, est tout simplement la matière synthétique la plus chère du marché. Ici encore, le prix ne fait pas la beauté, un bois ambré synthétique comme l’Amber Xtreme a une odeur intolérable quand il est pur, et coûte des sommes rondelettes, alors que la vanilline synthétique à quelques centimes le kilo déclenche des émotions profondément enfouies dans notre inconscient.

Et justement c’est la vanilline, la molécule odorante principale de la vanille, qui est au cœur de la création de Mathilde Laurent. Entrons dans son laboratoire pour comprendre comme elle a pensé et composé L’Heure perdue. Et nous verrons ensuite plus en détail l’histoire de quelques molécules faisant partie de la composition de ce parfum qui, de fait, est un hommage aux travaux des chimistes qui ont découvert et synthétisé ces matières.

À suivre...

Illustration : © Vincent Pianina, pour Nez, la revue olfactive.

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Chanel de Lanvin

par Chanel de Lanvin, le 26 juillet 2018 à 21:12

Excellent dossier à découvrir,merci pour cette initiative.

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