Auparfum

Marc-Antoine Corticchiato : l’empire d’essences

par , le 13 février 2012

Dans l’univers contrasté de la parfumerie d’auteur, Parfum d’Empire se signale par l’originalité de son esthétique : son créateur, Marc-Antoine Corticchiato, évoque les grandes passions qui transportent, non seulement l’individu, mais les civilisations. Passions spirituelles, charnelles, force, conquête et douceur infinie : tout dans son œuvre porte l’empreinte de puissants affects, d’émotions exaltées. Comme celle des romantiques en leur temps, la palette du parfumeur est ici généreusement déployée : matières riches, chamarrées, étonnamment concentrées – il s’agit d’eaux de parfum –, où se convoquent les paysages les plus divers : la Corse, d’abord, où le parfumeur puise ses racines, et qui lui a inspiré son flamboyant opus 1, l’aromatique Eau de gloire. La Chine ensuite (le méditatif Osmanthus interdite), le Japon (le fusant et euphorisant Yuzu fou), l’Inde (l’aventureuse savane de Fougère Bengale), la Russie des derniers tsars (Ambre russe et sa fumée fantasque), l’ancien empire turc (Cuir ottoman, un cuir nettement animal, adouci par l’iris). Mais encore d’autres destinations, parmi lesquelles le Maroc natal du parfumeur, que raconte le récent Azemour les orangers, la plus directement personnelle de ses compositions. Car derrière ces envies d’ailleurs, l’évocation d’empires disparus ou imaginaires laisse entrevoir la quête insatiable de soi-même. C’est de ce chemin vers une vérité toujours fuyante mais exaltante que nous nous sommes entretenus, un soir de novembre 2011, devant un excellent thé indien.

Marc-Antoine Corticchiato, deux lieux ont marqué votre enfance : le Maroc et la Corse. Dans quelle mesure ces lieux ont-ils influé sur votre personnalité olfactive ?
Marc-Antoine Corticchiato : Il y a en réalité trois univers olfactifs qui ont été très importants pour moi, et qui le restent. C’est la richesse exceptionnelle de ces univers qui m’a orienté, de manière inconsciente, vers le métier de parfumeur. Le Maroc : mes parents avaient de grandes orangeraies à Azemmour ; je suis littéralement né dans les orangers ! La campagne marocaine était divine, les superbes propriétés longeaient l’oued Oum Err’bia. Ensuite, la Corse : nous partions régulièrement en vacances dans une maison familiale du village de Corticchiato, près d’Ajaccio. Cette maison se trouve en plein maquis ; univers très riche olfactivement, avec l’immortelle, reine du maquis corse, ou encore le ciste, deux matières qui me sont chères. Le troisième univers est celui du cheval, car je suis cavalier depuis l’âge de huit ans. J’ai fait beaucoup de compétition hippique, de saut d’obstacle. J’ai d’ailleurs failli en faire mon métier ; j’ai hésité longtemps. Cet univers est, lui aussi, olfactivement très riche, aussi bien du côté du cheval – sa peau, son souffle, son crin, sa transpiration, son crottin –, que de tout ce qui l’entoure : la sellerie, le cuir, la paille, le foin.

Un de vos parfums se nomme précisément Equistrius
C’était le nom d’un remarquable cheval, un coursier au grand cœur – je dirais même : un grand monsieur – qui fut pendant longtemps mon principal cheval de compétition.

Quel a été l’élément décisif qui vous a fait préférer le parfum aux concours équestres ?
Je me suis toujours demandé pourquoi, d’une plante à l’autre, apparaissaient toutes ces différences ; pourquoi le parfum d’une même plante se transforme au cours de son cycle végétatif, voire d’une même journée : la rose a un parfum entièrement différent le matin, à la rosée, en pleine journée, le soir ou la nuit. C’est merveilleux ! C’est ce qui a décidé de l’orientation de mes études.

Une curiosité scientifique.
Oui ; cela m’a conduit à étudier la biologie, la botanique, puis à faire un DEA de chimie moléculaire et un doctorat de chimie analytique. Dans le cadre de cette thèse, j’ai mis au point une nouvelle technique d’analyse des extraits de plante à parfum par résonance magnétique nucléaire (R.M.N.) ; cette technique était appliquée jusqu’alors à des molécules pures, et non aux mélanges complexes que sont les extraits de plantes. Dans le cadre de cette thèse, j’ai également étudié le polymorphisme chimique d’une espèce de thym, le thymus herba-barona, que l’on trouve en Corse, en Sardaigne et aux Baléares. J’ai pu alors constater qu’une même espèce botanique pouvait présenter différents modèles chimiques ou chémotypes. Si vous suivez des pieds de thym à l’état sauvage, vous vous apercevez que des pieds voisins les uns des autres peuvent avoir une composition chimique entièrement différente ! Ces études m’ont donc permis de connaître l’intimité des plantes, et de savoir quelles étaient les molécules odorantes.

En quoi ont consisté vos débuts professionnels en compagnie des plantes ?
J’ai débuté dans un laboratoire de recherche spécialisé dans l’analyse des plantes à parfum et dans leurs méthodes d’extraction. J’analysais les extraits de plante obtenus après différentes préparations : plante fraîche, séchée, broyée, en copeaux, en sciure… J’étudiais aussi l’influence du mode d’extraction car, selon la technique utilisée, vous extrayez préférentiellement tel ou tel type de molécule. Il y avait une part de recherche appliquée, avec la publication d’articles dans des revues internationales de recherche, et une part d’aide apportée aux producteurs d’huiles essentielles biologiques. Ces producteurs n’étaient pas orientés « parfum », mais aromathérapie. Mes premières formulations ont donc été soumises à une double contrainte : thérapeutique et olfactive. Puis j’ai suivi le cursus de l’Ecole Internationale de Parfumerie de Versailles, l’ISIPCA. Quand j’ai fait mes premiers pas en parfumerie pure, j’avais un peu de mal à utiliser les matières premières aromatiques : elles me rappelaient tellement les produits thérapeutiques, sirops, suppositoires, un domaine pas très glamour !

Quel regard portiez-vous sur les parfums synthétiques ?
J’aimais le parfum, je l’utilisais comme beaucoup de gens de mon âge, peut-être un peu plus ; mais je regardais la synthèse comme une chose étrangère : j’étais un pur et un dur de la matière première naturelle.

Parfum d’Empire était-il en germe dès cette époque ?
Non, un autre projet me tenait à cœur, qui ne s’est jamais réalisé : un projet de produits et parfums entièrement naturels et biologiques pour le SPA, le bien-être. Quand j’ai rencontré des financiers pour leur en parler, ils m’ont ri au nez : le bio, c’est bon pour quelques originaux, des babas-cools, des soixante-huitards ! Quelques années plus tard, devant le développement du marché biologique, l’un de ces investisseurs m’a rappelé pour me proposer de reparler du projet. J’ai refusé. Le train était passé ; j’ai pris conscience qu’à l’époque où j’avais conçu ce projet, c’était trop tôt. Arriver trop tôt ou trop tard sur un marché, cela revient au même. J’ai donc assisté à l’ascension du produit biologique dans le grand public avec un petit pincement au cœur. C’est seulement ensuite que j’ai pensé à ce qu’allait devenir Parfum d’Empire.

Lequel n’était pas un projet de substitution…
Non, car ce projet bio remonte à une période où j’étais entièrement impliqué dans le naturel. Ensuite, j’ai dérapé ! Mais dans l’intervalle, j’ai d’abord fait plusieurs voyages à travers le monde pour monter des unités de distillation et d’extraction, avec un ami très cher, le regretté Lucien Acquarone, qui était ingénieur thermicien. Nous travaillions à Madagascar, sur les hauts-plateaux, ou encore au Viêtnam. Je me demande d’ailleurs comment mon organisme a tenu le choc : je travaille toujours beaucoup, mais à l’époque, c’était de la pure folie : allers-retours incessants, journées entières dans la brousse à rechercher un terrain, très peu d’heures de sommeil, compétitions hippiques le week-end, stress…

Votre nature sportive vous a permis de tenir.
Et surtout la passion, moteur puissant. Parfois, quand j’arrive par le dernier vol, épuisé, le week-end, dans mon maquis corse, et que me parviennent ces parfums de terre mouillée, de roses, de mousse de chêne, j’implore le Ciel : « Que le plus longtemps possible je puisse vibrer… pour cela. Pour cette passion. » Et puis attendre le lendemain matin, au lever du jour, pour voir comment est la nature… Je remercie le Ciel tous les jours, parce que c’est merveilleux. Le jour où il n’y aura plus la passion, tout sera fini.

Votre parcours peut sembler très différent de celui d’autres parfumeurs.
On me dit souvent que j’ai un parcours atypique ; oui, les plantes m’ont amené à la chimie, à l’aromathérapie, à la distillation… Enfin, un beau jour, j’ai eu envie d’aller vers le parfum, vraiment. Ma première attachée de presse me disait que la question évidente à laquelle je devrais répondre serait : « Pourquoi êtes-vous devenu parfumeur ? » Elle me demandait une réponse à cette question par courriel, mais je ne savais quoi écrire. Elle a fini par me dire : « Ça ne peut plus durer, il me faut une réponse. Vous n’avez qu’à déclarer, comme les trois-quarts des parfumeurs, que vous avez été très impressionné par le parfum de votre mère, qui portait Shalimar le soir et N°5 le jour ! » A l’époque, je n’avais pas osé avouer que ma mère ne se parfumait jamais !

Vous avez donc voulu passer de la connaissance à la narration, de la matière à la forme.
Un élément a contribué à cette évolution vers la composition de parfums : quand vous faites l’analyse chimique d’un extrait de plante, afin d’identifier une des molécules qui la composent, vous devez avoir en référence cette même molécule sous forme synthétique – laquelle possède une odeur légèrement différente. Peu à peu, le potentiel créatif de la synthèse, comme auxiliaire de compositions où la matière naturelle est principale, m’a intrigué. Un jour, j’ai tout laissé pour intégrer un petit laboratoire de région parisienne, qui créait des parfums à la demande pour des marques. C’est là que j’ai mûri le projet de Parfum d’Empire.

Pourquoi ce nom ?
On pense parfois que je suis un passionné d’histoire. Non, je suis passionné des histoires de la matière première naturelle. Je me suis aperçu que les plus nobles de ces matières ont depuis toujours été convoitées, quelles que fussent les civilisations, les cultures, les croyances, les religions. Le parfum relève d’abord du sacré puisque, dans ses premières utilisations, c’est pour les dieux que l’on faisait brûler les matières odorantes ; ces fumées agréables étaient le langage de l’homme pour implorer leur protection, leur pardon. Ces matières nobles ont également été convoitées à des fins érotiques. J’avais donc envie de revenir à la source même du parfum : érotisme et spiritualité. On trouve certes d’autres utilisations, notamment thérapeutiques et magiques. Mais les deux grandes constantes sont la spiritualité et la séduction. Finalement, j’ai remarqué que le parfum était conquête : conquête de la matière noble, conquête de l’autre, conquête spirituelle, conquête de soi ; le parfum est conquête. Ce qui m’a donc intéressé, c’était de créer des parfums contemporains, mais qui, dans le même temps, utiliseraient des matières premières convoitées par une culture, une civilisation, un empire. Le mot empire peut avoir une connotation autoritaire, sanguinolente ; mais ce n’était pas le propos. Empire est plutôt un clin d’œil à l’empire des sens, puisque le parfum fait appel à tous les sens.

Outre la référence à une grande civilisation dans sa singularité, vous évoquez parfois des thématiques universelles.
J’ai souhaité évoquer l’amour en travaillant sur les trois fleurs qui l’ont toujours représenté, la rose, le jasmin et la tubéreuse, ce qui a donné 3 fleurs ; les plaisirs charnels, dépeints dans Aziyadé ; le sacré, dans Wazamba, avec le travail autour de l’encens, l’opoponax, le cyprès, la pomme.

Le premier parfum de cette marque a été Eau de gloire. Par ses références à la Corse, cette œuvre paraît autobiographique, comme beaucoup de premiers romans.

J’ai toujours été passionné par les gens qui, partis de rien, ont eu un destin hors du commun, comme on peut en trouver en Corse. Mon père, qui venait d’une famille campagnarde simple, ne voyait pas d’avenir sur l’île ; très tôt, il est parti au Maroc, s’est lancé. Comme lui, on trouve des Corses partout dans le monde, qui ont commencé parfois pieds nus. Le plus illustre fut bien sûr Bonaparte. Ce décalage entre l’origine modeste et la splendeur des réalisations est fabuleux. Eau de gloire est donc une sorte d’hommage inconscient à mon père, qui aimait beaucoup Napoléon : nous avions à la maison un portrait de l’empereur, des meubles Ier Empire. Pour ma part, j’aime Napoléon quand il est Bonaparte. Quand il devient empereur, je le trouve beaucoup moins intéressant, autoritaire et ennuyeux. J’ai donc voulu évoquer la personnalité olfactive du premier Bonaparte. On m’a tout de suite dit : « Surtout pas, ce n’est pas un thème pour un parfum ! » De plus, j’en ai fait une eau de parfum ; on m’a dit : « Surtout pas ! Appelle-la eau de toilette ! » J’ai suivi ce dernier conseil, absurde, alors que la concentration est réellement celle d’une eau de parfum.

Je me demande d’ailleurs ce qui peut lui donner une tenue aussi longue.
De la belle matière première naturelle, à haute concentration !

Quels commentaires l’Eau de gloire a-t-elle suscités ?
Il y a sans doute eu une erreur de communication. On s’est dit : il parle de Napoléon, la marque s’appelle Parfum d’Empire, le parfumeur se nomme Marc-Antoine, son patronyme est Corticchiato, donc… il fait des produits corses.

Avec votre deuxième opus, avez-vous cherché à montrer que votre vision était beaucoup plus large ?

Autre erreur : Eau suave évoquait cette fois la roseraie de l’impératrice Joséphine ! Un personnage qui m’a toujours inspiré beaucoup d’affection : une femme moderne avant l’heure, dont le destin fut extraordinaire, qui a échappé à la guillotine, et qui a séduit cet officier inconnu de tous, qui s’appelait Bonaparte. On la dépeint comme une femme futile, qui aimait le luxe et la luxure. C’est vrai, elle aimait les bijoux, les toilettes, avait des amants, ce dont Napoléon souffrait beaucoup… et elle aimait la botanique, en particulier les roses : elle les voulait toutes. Elle faisait travailler les plus grands jardiniers français. Le parc de son château, la Malmaison, proche de mon laboratoire à Louveciennes, m’a inspiré cette évocation. Avec le temps, j’ai compris qu’au travers de Joséphine et de la rose, je voulais parler de ma mère, qui adorait les roses rose pâle. Ce qui m’amène à marquer chacun de mes lancements par des centaines de roses rose pâle.

Derrière ces deux figures historiques, Bonaparte et Joséphine, se cachent donc les figures parentales.
Alors qu’elles ont peu en commun ! Ma mère était belle, avait une grande distinction, aimait la solitude, elle était réservée, avait toujours peur de déranger, était très à cheval sur l’éducation. Elle qui venait d’une famille très bourgeoise, elle avait pris des distances à l’égard des habitudes de son milieu. Elle aimait les longues promenades, lire et marcher dans la nature. Et beaucoup de méditation ; et toujours se remettre en cause, beaucoup trop. J’ai eu la chance d’avoir des parents extraordinaires, partis hélas beaucoup trop tôt. Nos parents nous ont inculqué l’amour du vrai, du beau, en tout, de l’authentique. A la table de mes parents, à Azemmour comme à Casablanca, il y avait toutes sortes de gens. Ouvriers, avec lesquels mon père parlait couramment l’arabe, ministres, avocats, paysans corses à peine débarqués, Catholiques, Musulmans, Juifs. C’était le respect et l’écoute d’autrui. Mais ils n’ont pas eu de chance…

Que s’est-il passé ?
Ils sont partis très jeunes, à la cinquantaine. Au Maroc, nous avons connu la chute : magnifiques propriétés, végétation superbe, luxuriante, des allées d’arbres centenaires, des vergers pour les jus de fruits des réceptions, des caves, et puis… la nationalisation qui approchait. Nationalisation qui a été une spoliation. Mes parents, d’un coup, ont tout perdu, mon père en est mort, j’ai vu ma mère vendre ses bijoux, les voitures, les chevaux. Et nous sommes rentrés en Corse. Mon troisième parfum, Ambre russe, est né de cela, je l’ai compris plus tard : la Russie des derniers tsars m’a toujours fait penser à ces moments de dolce vita, d’insouciance, de fête opulente, champagne impérial, vodka populaire, thé, où planent des lendemains terribles. Et je m’aperçois que chacun de mes parfums, sans partir consciemment de ma propre histoire, m’y ramène. Ce n’est que plus tard que le lien avec ma vie m’apparaît.

Civilisations, conquêtes, sentiments universels, voilà des sources d’inspiration très concrètes.
Cela peut encore partir d’une matière première que j’adore. Je l’étudie dans son histoire, elle me mène à une culture, une région. Je me demande ce que l’on y aimait d’autre, comment on l’utilisait. Et l’image olfactive se construit peu à peu.

Elle peut se construire très lentement ?
Très. Si je choisis un styrax, un ciste, une vanille, j’en sens des dizaines de variétés. C’est presque fou. Je me réveille la nuit pour noter des idées… Parfois je tourne et n’arrive pas à écrire, ça ne marche pas. Et puis après des centaines d’essais, les choses s’imposent.

Avez-vous des évaluateurs extérieurs ?
Pas précisément. Mais il est très intéressant qu’il y ait des gens « autour » d’une création. Il y a la personne qui pèse ma formule. Et un certain nombre d’amis parfumeurs à qui il m’arrive de faire sentir un essai. Mais, voyez-vous, c’est parfois compliqué. Deux exemples : Ambre russe et Cuir ottoman, qui sont mes deux plus grands succès commerciaux. Ce sont peut-être les parfums que j’ai réalisés le plus vite. Quelques temps avant la sortie d’Ambre russe, je dînais avec deux amis, célèbres parfumeurs. A un moment, je leur propose de sentir cet essai. Leur réaction : « Quoi ? Tu ne vas pas sortir ça ! C’est importable ! violent ! terrible ! » Je réponds : « Trop tard, tout est conditionné, ça va sortir. 

Vous n’aviez pas eu de regards extérieurs auparavant, sur cet Ambre ?
Des regards de non spécialistes. Et les réactions avaient été ou « j’adore », ou « quelle horreur ! », ce que je préfère à des réactions tièdes. A l’approche de la sortie commerciale, j’ai reçu l’appel téléphonique d’une vieille dame russe, de plus de quatre-vingt-dix ans : « Monsieur, j’ai entendu parler de votre Ambre russe, mais on ne le trouve pas encore. Comment pourrais-je le sentir ? » Je lui ai demandé de patienter, mais devant son insistance, je lui ai fait parvenir un flacon avant la distribution du parfum. Je craignais qu’elle ne fût très déçue, car elle gardait un souvenir précis de la Russie, et ma Russie n’était qu’imaginaire. Quelques temps plus tard, la dame m’a rappelé : « J’ai reçu votre parfum. J’y ai retrouvé la Russie de mon enfance ; alors je voulais vous dire merci, monsieur. Merci. » Ce fut un moment merveilleux. J’ai pensé : même si ce devait être un échec commercial, je ne l’aurai pas fait pour rien. Et puis, cela s’est avéré être un parfum qui marche très fort. Heureusement donc que je ne l’ai fait sentir à mes amis parfumeurs qu’à la dernière minute, car sinon il ne serait jamais sorti.

Et Cuir ottoman ?
En général, je travaille les notes de tête, de cœur et de fond en même temps, même si c’est le cœur qui est prédominant, même pour un parfum de sillage où le fond est important. Mais cette fois, j’ai procédé différemment. J’adore le cuir ; pour les chevaux, et parce que mon père, amateur de voitures, avait toujours deux Jaguars, avec cette fantastique odeur de cuir. Je voulais donc un vrai cuir, avec un côté animal marqué, une sensualité, une force, non l’un de ces parfums qui n’ont de cuir que le nom. J’ai travaillé l’accord principal de fond. Quand il m’a plu, j’ai voulu lui rattacher une tête et un cœur. Or je ne parvenais pas à trouver un ensemble cohérent. Mes collègues me disaient : « Mais baisse ton accord cuir, il est trop spécial, trop fort, trop violent ! » Je répondais : « Non, je ne veux pas le toucher. Je veux trouver une tête et un cœur à ce fond. » J’ai calmé les ardeurs de mon cuir avec un précieux iris, parce que j’avais lu que, dans l’Empire ottoman, on tannait les peaux de bête avec de l’iris pour les parfumer. Autour de moi, tout le monde ricanait : « Tu n’as pas trouvé plus cher que ça ? » Je répondais : « Je m’en moque, maintenant je veux le sortir, quel que soit le prix. » J’ai donc allié un iris extraordinaire, une fève tonka du Venezuela, un jasmin d’Egypte, et le tout à gogo. Voilà donc un exemple de la prudence avec laquelle il faut prendre les commentaires extérieurs. Mais pour être juste, c’est parfois très enrichissant.

Les amateurs vous sont-ils parfois d’un plus grand secours ?
Professionnels et amateurs sont complémentaires. A ces derniers, je demande un avis sans leur dire qu’il s’agit de mon travail : « Tiens, j’ai reçu un échantillon de parfum qui vient de sortir, qu’en pensez-vous ? » C’est comme ça que j’obtiens des réponses suffisamment spontanées.

Entre deux essais, avez-vous le temps de vous parfumer ?
Je teste mes propres essais sur ma peau, bien sûr, mais je ne me parfume guère. De même, je n’utilise que du savon non parfumé. Je préfère l’odeur des éléments bruts. Et c’est pourquoi nous dégustons en ce moment ce merveilleux thé Darjeeling Himalaya, qui évoque naturellement le parfum de la rose, sans adjonction de pétales de rose. Mais aujourd’hui, il a une facette inhabituelle : on a manifestement servi un thé fumé dans cette théière auparavant.

Où acheter ?

La marque citée dans l'article (Parfum d’empire) est disponible dans les boutiques partenaires de notre annuaire des points de vente parfums de niche listées ci-dessous :

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AdRem

par , le 26 décembre 2017 à 17:30

Le stylo encré de Nostalgie, je reviens sur le passé, cet ancien sujet sur auparfum, pour saluer l’auteur, le nez et le site et les remercier pour ces 5 ans à vivre avec les objets odorants publiés par Parfum d’Empire...Merci !

Maintenant après ces efforts de sociabilité, j’avoue...(faute avouée est à demi pardonnée ? )...pour tenter d’assouvir ma névrose de collectionneur, mes phases maniaques d’accumulateur ou ma folie de fan excentrique.... posséder tous les flacons de la marque, alignés en ordre de bataille dans un lieu préservé de mon appartement...

Et pas une semaine sans emporter un peu de leur âme sur ma peau avant de mettre ma tête hors de l’abri parisien...
À force de les vider toujours un peu plus..."Killing me softly" disait la chanson idiote...je crois les connaître un peu.

"On ne tue bien que ce qu’on aime".... disait celui pour qui en 1935 la Guerre n’aura pas lieu et pour qui le XXème siècle fut donc celui des amoureux complètement frappés...

"Mon Royaume pour un Cheval.." disait sur les planches un autre échappé du bocal....Moi je me conterais de vous mumurer depuis mon Trou de souffleur sous la Scène : "Equistrius" !

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par , le 26 décembre 2017 à 19:45

Joli post AdRem ;-)
Parfum d’Empire est la dernière marque qui m’ait séduite.
J’ai craqué pour Corsica Furiosa... j’en ai senti d’autres il y a deux mois mais faute d’échantillons je les ai oubliés ... Equistrius, d’après ce que j’ai lu, devrait plaire à la cavalière que je suis ^^
Je ressentirai Cuir Ottoman, Ambre Russe et Aziyadé, et si coup de coeur achat il y aura !

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rose de nuit

par , le 23 mars 2017 à 22:02

Je viens de découvrir votre article très intéressant et touchant. Je ne connais que 3 fleurs de ce parfumeur que j’adore même si j ai mis 3 ans a l adopter car acheté sur un coup de tête et j ai dû attendre et patienter pour le dompter. Cet article donne envie d aller découvrir toutes ses autres créations.

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par , le 24 mars 2017 à 00:03

Bonsoir, Rose de nuit, et merci de votre lecture attentive. Marc-Antoine Corticchiato est un authentique génie, et je ne saurais trop vous recommander de découvrir l’ensemble de la collection Parfum d’Empire, en prenant le temps de les essayer en vraie grandeur : le mieux est de se procurer une série d’échantillons, afin de pouvoir tester chaque parfum tranquillement, chez soi. Des parfums tels que Tabac Tabou, Cuir Ottoman, Ambre sultan, Eau suave, Osmanthus interdite, Equistrius ou Azemour sont bouleversants ; ils racontent une histoire, sont porteurs d’émotions très profondes.
Je vous signale aussi que ce même artiste crée des parfums pour d’autres marques, notamment une marque nouvelle et fort intéressante : La Parfumerie moderne. Parmi les quatre opus que cette marque propose à ce jour, il en est que je trouve adorable, jusqu’à son nom : Désarmant. Si vous aimez le lilas, cela vous plaira sans doute. Je serais très heureux de connaître vos impressions, lorsque vous les aurez testés.

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par , le 24 mars 2017 à 05:06

Merci de votre retour. J ai " senti "dans votre article ( sans jeu de mots !) qu’ il fallait que je découvre son univers. Je vais commander les échantillons car je ne peux les tester dans ma ville.
Concernant la parfumerie moderne, je viens de recevoir la box et il me semble avoir vu un échantillon de la parfumerie moderne peut être. ..
Merci de ces précieux conseils.

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par , le 24 mars 2017 à 12:14

Belle découverte, chère Rose de nuit. Moi aussi, j’habite loin des grandes capitales de la parfumerie, et je dois bien souvent commander des échantillons, ou profiter du voyage de tel proche ("Je peux faire expédier à ton adresse une miniature du dernier Olivier Durbano ?"), pour sentir du neuf !

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Solance

par , le 11 mars 2015 à 11:07

Eh bien comme le long message que je viens de laisser dans la rubrique "quel parfum portez-vous ?" à propos de Musk Tonkin n’apparaît pas dans la liste récapitulative des commentaires ( un bug informatique ?) du jour et qu’en plus mon hommage risque de disparaître rapidement dans les limbes de cette rubrique foisonnante et éphémere, je vais le copier -coller ici (quitte à ce qu’il soit supprimé là-bas ?)

"Comment ? il n’y a point de critique de Musc Tonkin sur Auparfum ?? Naaaaannn, j’ai du mal regarder.... ^^

Bon, voilà mon énorme coup de coeur de ces dernieres semaines.... merci Bella, merci tout plein ! puisqu’il faisait partie de son envoi Papa noel.... Bon, et du coup, je pourrai pas lui mettre 5 étoiles !! dommage...

Ce parfum a su m’étonner, moi qui pensais trouver là une vague déclinaison du Musk de Kiehl’s ou de MKK de Lutens, un Dzing ! revisité ou que sais-je....par Solance, le 11 mars 2015 à 10:49

Comment ? il n’y a point de critique de Musc Tonkin sur Auparfum ?? Naaaaannn, j’ai du mal regarder.... ^^

Bon, voilà mon énorme coup de coeur de ces dernieres semaines.... merci Bella, merci tout plein ! puisqu’il faisait partie de son envoi Papa noel.... Bon, et du coup, je pourrai pas lui mettre 5 étoiles !! dommage...

Ce parfum a su m’étonner, moi qui pensais trouver là une vague déclinaison du Musk de Kiehl’s ou de MKK de Lutens, un Dzing ! revisité ou que sais-je....

Mais non non non, Musc Tonkin de Parfum d’Empire est un chef d’oeuvre à lui tout seul et une interprétation racée, originale et tout en finesse de cette matiere premiere naturelle disparue....

Animal, oui, bien entendu il l’est, mais pas cage aux fauves, plutôt émoi subtil d’une peau désirante et désirée....
Fleuri aussi, de ces fleurs suaves qui sont aussi tres sensuelles par leur côté indolé... tiens, tubéreuse et jasmin.... étonnant non ?.... vous ici ?? ;)... la rose aussi comme délicate compagne....
Lumineux, oh oui... tres lumineux ce parfum... il n’est pas sombre du tout mais pas mievre et superficiel non plus, il est éclatant....
Et aéré.... évoquant les grands espaces... battu par le vent marin... fouetté par quelques herbes folles...

Là où la plupart des muscs animaux suggerent le huis clos intime, Musk Tonkin serait plutot le parfum qui plane au-dessus d’un lit baldaquin orné de voiles en organza creme, posé face à la mer sur une plage secrete mais fleurie, où un couple désirant s’aime au soleil couchant, apres une belle apres-midi passée dans les embruns ayant laissé un petit goût salé sur leur peau... l’infini à portée d’yeux...

Je vais loin, hein ? eh bien c’est parce que ce parfum m’a fait voyager et je vous emmene là où il m’a deposée !

Pour ceux que le travail "couillu" de Marc-Antoine Corticchiato intéresse, je suis tombée par hasard sur une interview tres dense et complete où il parle de sa démarche de passionné, elle se trouve ici :

http://flairflair.com/2014/10/10/interview-marc-antoine-corticchiato-parle-de-corse-de-belles-matieres-premieres-et-de-limportance-de-se-servir-de-son-nez/ "

Je n’avais pas vu que MAC s’était aussi ouvert aupres d’AP, mais je m’en vais lire cela de suite .... merci en tous cas à ces créateurs de reve d’exister !

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par , le 24 septembre 2012 à 15:11

J’ai acheté récemment l’eau de gloire d’occasion, les yeux fermés (ou plutôt les narines) à partir des impressions laissées par divers membres sur auparfum .. et je ne regrette pas ! Quelle merveille, quelle originalité et pourtant absolument portable facilement ! Je suis conquis !

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Mado33

par , le 29 juillet 2012 à 11:49

Et j’oublie l’essentiel, si la création est souvent douloureuse, on peut dire de Marc-Antoine Corticchiato qu’il a sublimé ses blessures à travers ses parfums, en retraçant des univers ou des empires disparus. Cette transcription est donc très vivante, le processus créatif étant décidément la plus belle aventure humaine.

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Mado33

par , le 29 juillet 2012 à 10:56

Hello,

Très belle intervieuw, merci infiniment Jean-David ! J’ai eu le temps de m’intéresser à l’univers ensorcelant du parfum depuis février, je me suis beaucoup enrichie à vous lire ainsi que tous les fins experts ( qui se reconnaitront évidemment ) ou les grands passionnés du parfum présents ici, je suis ravie d’avoir tant appris et tant échangé avec vous tous !
La genèse de Parfum d’Empire est très intéressante, le parcours de son créateur et les parfums également. Je ne connais que l’Eau Suave pour le moment, j’ai donc tout à découvrir encore - et ici, dans ma ville pour une fois ! - dans l’une des rares parfumeries de niche vraiment très jolie.

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Améthyste

par , le 28 juillet 2012 à 13:55

Coucou tout le monde,
.
ça faisait longtemps que je n’avais plus poster sur auparfum (plus d’un an je crois). Je tenais à te dire merci et surtout félicitation Jean-David pour cette extraordinaire interview que je trouve très touchante ! Je n’ai pas besoin de rappeler que ce parfumeur exceptionnel qu’est Marc-Antoine m’a toujours intrigué mais surtout captivé au plus haut point. Son histoire est bouleversante mais aussi attendrissante. Il en a fait du chemin pour en arriver là. C’est vrai qu’il n’a pas un parcours comme les autres, ce qui le rend d’autant plus unique. Et c’est super de se démarquer.
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Pour ses parfums je n’ai pas besoin de me répéter non plus, pour moi se sont tout simplement des monuments de la parfumerie pour la plupart ! De par leur authenticité, leur histoire, et le lien avec la vie même de Marc-Antoine, ses parfums s’inscrivent dans l’air du temps. Personnellement il y a certains parfums que je ne pourrais oublier, tellement leur odeur authentique et leur histoire m’a choqué (dans le bon sens du terme) et submergé. Ceux-ci sont indémodables, ils laissent une empreinte, un souvenir qui m’ait impérissable. Il y en a que j’ai senti il y a longtemps déjà, et pourtant c’est comme s’ils ont toujours été là. Je me souviens pratiquement de chaque parcelle de leur odeur, comme si c’était hier. Je crois que la plupart de ses parfums ne peuvent laisser indifférent, qu’on aime ou pas. Alors merci aussi à Marc-Antoine de nous faire vibrer et de nous émerveiller. Un immense parfumeur que j’aimerais pouvoir connaître un jour, car je pense que l’homme doit être tout aussi intéressant voire même fascinant.

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par , le 29 février 2012 à 18:54

Treees interessant cet entretien !!! J’ai tellement aime l’ouverture, l’histoire de ce parfumeur, entre sa "vocation" sportive et celle de parfumeur, l’univers de son enfance qu’il nous laisse deviner, ses parents qui surement ont ete des personnes remarquables, son audace de proposer des fragrances qui, avant lancement, ont suscite le scepticisme de ses confreres parfumeurs...
J’ai donc commande de suite la collection d’echantions de Parfums d’Empire et j’ai hate de les recevoir. Sur le site on donne un delai de livraison de maximum un mois ; j’espere que ca ne prenne quand meme pas autant de temps !
Alors, merci beaucoup Jean-David d’avoir partage avec nous cette magnifique interview !
(desolee, je n’ai pas le clavier francais, j’espere que vous n’avez pas du mal a me lire quand meme)

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Lolly1

par , le 28 février 2012 à 20:40

Formidable interview qui me permet de mieux comprendre les Parfums d’Empire et de les apprécier avec ce recul que donnent parfois les mots, comme on apprécie mieux une musique ou un tableau grâce à l’histoire de l’art. Merci !

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par , le 29 février 2012 à 01:44

Merci à toi, Lolly !

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par , le 29 février 2012 à 09:44

OUI, Jean David, merci pour ce bel entretien ! j’adhère à la vision de ce parfumeur talentueux. Le parfum est marqué de toutes ces connotations : séduction et mysticisme. Les Rois Mages avec l’or ont apporté la myrrhe et l’encens à l’Enfant Roi. Le parfum étant réservé aux Dieux et aux Puissants à l’origine, il est une ode à la beauté dans son sens large. Vos questions étaient aussi très bien choisies.

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ChrisB

par , le 18 février 2012 à 21:20

Avez-vous à nouveau des problèmes sur ce site ? Je ne peux plus poster de message !

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