Auparfum

Eau de rhubarbe écarlate

Jean-David

par Jean-David, le 17 avril 2016

Changer de parfumeur attitré, après une longue période de collaboration, ayant donné lieu à plusieurs créations du plus haut niveau, pouvait se concevoir. J’avais défendu ici-même l’idée de "résidences" de parfumeurs auprès de grandes maisons, comme cela se pratique dans le monde de la musique contemporaine : attaché pendant quelques années à une formation orchestrale, tel compositeur est chargé d’écrire les prochaines pièces de son répertoire ; puis un autre compositeur lui succède. Encore faut-il que l’on ne place pas d’entrée de jeu dans une situation fausse le créateur qui succède à son confrère. Ce que j’appelle situation fausse, c’est de mettre le successeur dans les pas, dans le sillon même du prédécesseur. Demander à Christine Nagel de faire une Eau de..., titre s’achevant par un adjectif de couleur, c’est tout bonnement attendre d’elle de s’inscrire dans le prolongement esthétique de Jean-Claude Ellena. Et, quelque excellente que soit l’intention de la direction, ce n’est pas fair-play, car c’est placer la créatrice en situation d’être comparée point par point à son prédécesseur. De plus, c’est manquer le but même d’une collaboration nouvelle : apporter à la marque une vision, une esthétique toutes différentes.

Entendons-nous bien : quand il y a succession, il est inévitable que les amateurs, admirateurs, passionnés, comparent. Il est normal de comparer deux univers totalement distincts, et de réfléchir à ce que chacun d’eux apporte à une maison aussi prestigieuse qu’Hermès. A condition que la distance - technique, esthétique, symbolique aussi, et peut-être surtout - soit immédiatement ménagée entre les deux univers. C’est cette distance qu’Hermès, à mon humble avis, n’a pas su préserver ici. Et il est évidemment temps de rectifier le tir. Par exemple, il serait catastrophique de demander à Christine Nagel de faire des Hermessences. Cette sublime série, attachée "extistentiellement" à la personnalité créatrice de Jean-Claude Ellena, doit être considérée comme un chef-d’oeuvre achevé. Pour poursuivre la comparaison avec l’univers musical, il serait absurde de demander à Pierre Boulez d’écrire le sixième mouvement de la Symphonie pastorale.

En conclusion, ce que les passionnés de parfum attendent, c’est que Christine Nagel crée du Christine Nagel. Et certes, une Christine Nagel à la recherche d’une alchimie particulière avec la maison Hermès. Cette incarnation nouvelle mérite d’être passionnante ; elle le sera dans la mesure même où la créatrice sera fidèle à son identité propre.

Quant à M. Ellena, nous avons tant à attendre de lui... La période Hermès fut fondamentale dans son œuvre, mais celle-ci se poursuit, et nous avons hâte de connaître quelles créations la page qui s’ouvre aujourd’hui fera naître. Fort de l’expérience Hermès, il est dans la pleine maîtrise de son art, et il ne serait pas étonnant que ses parfums à venir fussent des chefs-d’œuvre de la maturité.

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