Serge Lutens sur France Inter
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C’est certain que j’ai donné un avis très personnel et je l’assume complètement. Ce qui me dérange dans le discours d’Ellena est précisément ce que vous dénigrez : Ellena prétend qu’un parfum minimaliste est d’emblée beau du seul fait qu’il est minimaliste et que peu de matières ont été utilisées pour le créer, ce que je trouve idiot, comme si le minimalisme, l’épure, étaient des valeurs en soi. Et je trouverais tout aussi idiot un parfumeur qui présenterait des créations abondantes et foisonnantes comme belles du seul fait précisément de leur abondance et de leur aspect foisonnant.
Par ailleurs, il y a une différence entre le minimalisme en littérature et celui que défend Ellena en parfumerie. Si Hemingway écrit de manière épurée, il ne le justifie pas en disant qu’il utilise une machine à écrire qui comprend moins de lettres que les autres, et que donc c’est vachement mieux... Or Ellena justifie sa vision en se référant à des procédés techniques, au nombre de matières utilisées, etc... Autant d’éléments qui pour moi n’entrent absolument pas en compte dans l’appréciation esthétique d’un parfum.
Pour résumer, ce qui me dérange chez Ellena, ce n’est pas l’esthétique minimaliste en tant que telle, mais la manière dont il la justifie et la présente et qui ne me semble pas correspondre à une vision artistique, mais plutôt à un procédé systématique et artificiel basé d’une part sur des innovations techniques instrumentalisées pour justifier un discours pseudo-esthétique et d’autre part sur l’édification de l’épure en valeur absolue, comme si quelque chose d’épuré était d’emblée beau, ce qui est selon moi totalement arbitraire.
Maintenant, son travail jouit d’une grande considération chez les amateurs de parfums et certains de ses parfums remportent un grand succès, d’estime ou public : tant mieux pour lui, et moi-même encore une fois, j’apprécie certaines de ses créations. Cela dit, je le répète, pour moi, son discours sur le minimalisme c’est de la poudre aux yeux.