Auparfum

Des pharaons à George Sand, les trois parfums historiques d’Astier de Villatte

par Sarah Bouasse, le 26 septembre 2022

La maison parisienne édite le fruit d’une collaboration entre Dominique Ropion, parfumeur chez IFF, et Annick le Guérer, historienne du parfum, anthropologue et chercheuse : trois compositions « historiques », reconstituées au plus près de leur senteur originelle. Le Dieu bleu fait renaître le kyphi, la fragrance la plus célèbre de l’Égypte ancienne ; Artaban revisite le « parfum royal », créé à l’origine pour le roi des Parthes puis adopté par l’élite de la Rome Antique. Quant à Les Nuits, il reproduit le contenu d’un flacon anonyme que portait la romancière et journaliste George Sand.

La collaboration de Dominique Ropion et Annick le Guérer ne date pas d’hier : alors qu’elle écrivait le livre Sur les routes de l’encens (paru en 2001), l’historienne avait sollicité le parfumeur pour qu’il reconstitue le kyphi à partir de « recettes » anciennes. Cette première réécriture moderne de la composition mythique née vers 3000 avant J.C. – dont les Égyptiens faisaient un usage rituel, mais aussi sanitaire et thérapeutique – avait été encapsulée dans les pages de l’ouvrage. Et le tandem s’était découvert une envie partagée de faire revivre d’autres fragrances historiques. Ce que leur a permis, plus récemment, leur rencontre avec deux hommes qui expliquent aimer « réhabiliter les objets délaissés ou malmenés souvent piochés dans l’Histoire » : Ivan Pericoli et Benoît Astier de Villatte, fondateurs en 1996 du « bazar de luxe » Astier de Villatte – d’abord connu pour ses céramiques artisanales, mais qui propose aussi, depuis 2008, une ligne d’objets parfumés (bougies, encens, parfums). « Amateurs de missions impossibles », ces derniers se sont enthousiasmés pour ce projet dont Annick le Guérer raconte que « personne ne voulait se lancer dedans, car il nécessite des matériaux rares et coûteux ».

En effet, le défi majeur posé par la reconstitution de parfums très anciens, tels ceux qui inspirent Le Dieu bleu et Artaban, réside dans les ingrédients – tous naturels, évidemment. Pour le kyphi, les nombreuses recettes existant sur d’anciens papyrus, gravées sur les murs de temples en Égypte ou dans les écrits d’auteurs grecs comme Plutarque ou Galien diffèrent les unes des autres, mais s’accordent sur une dizaine d’ingrédients communs (baies de genièvre, souchet, raisins secs, térébenthine, genêt, roseau et jonc odorants, vin, miel et myrrhe). Quant au coûteux « parfum royal », dont la recette est donnée par Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle, il en contient pas moins de 24, notamment myrrhe, labdanum, safran, marjolaine, cardamome, nard et cinname. Or « certains sont restreints par les normes de la parfumerie actuelle ou carrément interdits, comme le nard, que j’ai remplacé par du patchouli, assez proche olfactivement », explique Dominique Ropion. Par ailleurs, « les méthodes utilisées aujourd’hui ne sont plus celles de l’Antiquité. À l’époque, il n’y avait pas d’extraction, on broyait les ingrédients ensemble et le vin servait de liant ». Le parfumeur a parfois revisité pour ce projet des techniques de macération anciennes, afin d’obtenir des ingrédients fidèles à ce qu’ils étaient à l’époque. Enfin, l’emploi d’accords et d’arômes lui a permis de pallier l’absence d’autres éléments, comme le vin et les fruits secs. Question proportions, à défaut de pouvoir transposer exactement les recettes d’antan en équivalents modernes, Dominique Ropion a tenté de composer des formules « judicieuses » sur le plan esthétique : « J’ai cherché l’équilibre où chaque ingrédient joue un rôle sans prendre le pas sur les autres ».

Les Nuits a constitué un travail un peu différent, puisqu’il a été recréé non pas à partir de formules, mais des dernières gouttes d’un flacon de parfum porté par George Sand pendant la dernière décennie de sa vie. L’une des descendantes de l’écrivaine avait confié l’objet à Annick le Guérer, qui l’a transmis à Dominique Ropion. « Il fallu percer un petit trou dans le verre avec une mèche très fine pour en extraire ce qui restait et le soumettre à une analyse chromatographique. Cela nous a permis d’établir que ses composés existaient bien au milieu du XIXe siècle, et donc d’authentifier le parfum, mais aussi d’établir la formule le plus précisément possible : Les Nuits est fidèle à ce que portait George Sand », raconte le parfumeur, qui n’a pas manqué de mettre son nez sur l’original. Articulée autour d’une proportion importante de rose, sa composition « pléthorique » mêle la fleur qu’adorait l’écrivaine à l’iris et à l’ylang-ylang, qu’accompagnent bergamote, vétiver, patchouli, labdanum, benjoin, civette, santal, cannelle et castoréum.

Disponibles en novembre.

Eaux de parfum, 65 euros/10ml, 155 euros/30ml, 265 euros/100ml
Coffret 3x10ml, avec un livre : 195 euros

Premières impressions

Comment ne pas s’émouvoir qu’un projet aussi original et ambitieux nous rende accessibles aujourd’hui des formes olfactives disparues depuis si longtemps ? Les deux créations inspirées de l’Antiquité ouvrent notre imaginaire à ce qu’était la parfumerie bien avant son ère « moderne », et constituent des propositions réellement différentes de ce à quoi nos nez sont habitués.
Le Dieu bleu surprend par la douceur fruitée qui s’en dégage, entre abricot sec, peau de pêche et osmanthus, qu’arrondissent encore des inflexions de miel. Artaban s’ouvre sur une impression sombre et très complexe, où se mêlent des facettes résineuses, aromatiques, terreuses et épicées, évoquant tour à tour la réglisse, le pin, le labdanum, la cannelle et le patchouli. L’ensemble s’adoucit rapidement, évoluant vers la chaleur sèche du foin et dévoilant des accents fruités de prune dans un genre que Serge Lutens ne renierait pas.
Les Nuits démarre dans les poudres de l’iris pour dévoiler une rose somptueuse, généreuse, presque liquoreuse, soutenue par une dose importante de patchouli – comme une prémonition des chypres qui n’existaient pas encore – du moins sous ce nom. Il y a du Portrait of a Lady et du Tocade dans ce parfum voluptueux qui est, sans surprise, le plus immédiatement familier des trois.

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Nez inexpert

par Nez inexpert, le 28 septembre 2022 à 15:17

Le reste de leur gamme est à découvrir aussi. Je trouve qu’on parle trop peu des parfums Astier et trop de tout le reste, en ce moment. Je propose de dédier, mondialement, le mois d’octobre à ne pas parler des histoires de uc des politiciens mais plutôt des parfums Astier.

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par Nez inexpert, le 28 septembre 2022 à 16:02

Surtout qu’ils retirent, entre autres, leur Elixir du Dr. Flair, un vétyver épicé, aromatique et orangé de caractère que je recommande avant qu’il ne soit trop tard. Françoise Caron avait fait un boulot remarquable pour cette maison qui reste, injustement, si confidentielle.

Françoise Caron : l’Eau d’orange verte, Ombre rose, Choc, Cléa, c’est elle ¡ caramba !

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Farnesiano

par Farnesiano, le 26 septembre 2022 à 16:34

La personnalité d’Aurore Lucile Dupin récolte un bien beau succès auprès des parfumeurs ! Après le beau tabacé George des Jardins d’Écrivains, après le floral ambré L’Eau de George Sand de et par Nicolas du Barry, voici Les Nuits, au joli nom repris, à l’article près, aux Nuits de JL Scherrer (ex-Nuits indiennes). On se réjouit à l’idée de pouvoir sentir un jour cette création.
Qui va désormais s’atteler à La Petite Fadette ou à Mauprat ? ;-)

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par Garance, le 26 septembre 2022 à 19:08

Je suis vraiment fascinée par ces parfums ressuscités. Je vais forcément aller les sentir quand j’irai à Paris. Pour La petite Fadette, j’imagine quelque chose de vert, forcément... Un départ "herbe coupée" comme dans "Petite chérie" ?

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DOMfromBE a commenté Angel

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Certes il n’est plus nucléaire. Pour les critères actuels, il tient très bien. Patchouli Intense(…)

sigisbée a commenté Angel

il y a 11 heures

Re, Et oui et c’est le seul qui tienne… « ça sent le patchouli ici » (je l’entends +++). J’ai deux(…)

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